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3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 00:19
politique

Le fiasco subi en Amérique par Sassou-Nguesso devrait faire réfléchir les autorités françaises qui parrainent ces roitelets en les recevant à l’Elysée. L’Amérique, de ce fait, a envoyé un signal fort car aucun président français n’avait eu le courage de fermer la porte à une dictature de cette manière.

Par Alain Mabanckou

Les dictateurs du Bassin du Congo  sont désormais en quête de légitimité hors de leur espace de prédilection: la France, ou plutôt la françafrique. Denis Sassou-Nguesso, président contesté du Congo-Brazzaville et qui n’a jamais été reçu en France depuis sa 'réélection' en mars 2016, a cru bon d’épater le monde entier en annonçant qu’il était attendu ce 27 décembre par Donald Trump, président récemment élu des Etats-Unis. Un communiqué de la présidence congolaise détaillait que les deux hommes allaient «discuter» de la Libye et de la situation du continent en particulier.

La réponse de l’équipe de transition de Donald Trump fut sèche et sans voie de recours: le nouveau président américain n’a pas prévu de rendez-vous avec Denis Sassou-Nguesso, et un tel rendez-vous n’a même jamais été prévu. Une réponse qui a été fournie pendant que Denis Sassou-Nguesso était sur le sol américain et que la télévision congolaise avait diffusé une photo truquée montrant les deux hommes ensemble. C’est donc l’une des bourdes les plus humiliantes de ce qui reste encore de la «diplomatie africaine».

En réalité, il faudrait lire en filigrane le désir secret des autorités congolaises de s’éloigner de la françafrique en lui opposant une sorte d’Americafrique. Cet épisode de faux rendez-vous avec Trump a montré les ultimes signes de l’essoufflement de ces régimes africains dont les présidents s’accrochent illégitimement au pouvoir par le biais des bidouillages de leur Constitution ou de l’incarcération des principaux leaders de l’opposition. À défaut d’être légitimement élus par leur peuple, ces dinosaures recherchent des selfies ou des accolades publiques avec ceux qui ont été démocratiquement portés au pouvoir.

Le Congo-Brazzaville n’est plus stable depuis le putsch électoral de Denis Sassou-Nguesso – président qui cumule trente-deux ans de pouvoir sans partage. On signale, dans la région du Pool, des bombardements qui se déroulent sous le silence incompréhensible de la presse francophone alors même que les médias anglophones pointent du doigt la barbarie de ces autocrates prêts à tout pour conserver leurs privilèges. 

Le fiasco subi en Amérique par Sassou-Nguesso devrait faire réfléchir les autorités françaises qui parrainent ces roitelets en les recevant à l’Elysée. L’Amérique, de ce fait, a envoyé un signal fort car aucun président français n’avait eu le courage de fermer la porte à une dictature de cette manière.

La France entre en période électorale et aura un nouveau président l’an prochain. Aucun candidat pour l’heure n’a prononcé un vrai discours de rupture sur la culture française de la pérennité de la colonisation en Afrique par le biais de l’allaitement des tyrans. Et ces derniers jouissent d’une impunité qu’ils aimeraient proroger en contestant les accords de la Cour Pénale Internationale.

Nous suivrons de près les propos des différents candidats à la présidence de la France, et nous ne manquerons pas de tenir l’opinion publique au courant, afin que ceux qui votent sachent qu’ils pourraient donner un chèque en blanc à des absolutistes qui se trompent d’époque et ratent chaque jour l’occasion de lâcher le pouvoir. Ils le devraient, pourtant, dans l’intérêt d’un continent qui n’a jamais été aussi souillé, aussi piétiné, et dénigré par des personnages qu'on dirait sortis des romans latino-américains des années 1980.

Alain Mabanckou

© Bibliobs

SOURCE : mwinda.org

 

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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 11:37
(Congo-Brazzaville) Alain Mabanckou : « La durée de vie d’une dictature dépend de l’ampleur de notre silence »

Entretien croisé avec les écrivains Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi. Le Franco-Congolais et le Djiboutien expliquent leur vision de l’intellectuel engagé.

Le 10 mai, l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou publie une lettre ouverte à François Hollande l’alertant sur la situation au Congo-Brazzaville. Le professeur invité au Collège de France y dénonce les élections truquées, les arrestations arbitraires, les violences à l’encontre d’opposants exercées par le régime de Denis Sassou-Nguesso, au pouvoir depuis trente-deux ans. Et pointe le silence de la France.

Pour Le Monde Afrique, Alain Mabanckou discute avec l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi du rôle de l’intellectuel africain face à des régimes autoritaires.

Lire aussi : Au cœur de la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou au Collège de France

Dans votre lettre ouverte à François Hollande, vous qualifiez le Congo comme une « république bananière » dirigée par un « tyran ». Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire ?

Alain Mabanckou La multitude de lettres que m’envoient de jeunes Congolais. Dans leurs missives transparaît un profond désespoir, comme si leur horizon était bouché à jamais. La lettre d’un Congolais de 19 ans m’a particulièrement ému :

« Vous ne pouvez pas rester dans votre confort, dans les applaudissements qu’on vous fait en Europe alors que nous autres, au Congo, nous sommes en train de mourir à cause du silence des gens. »

Le jeune homme soulignait le silence des intellectuels du Congo, qui est pourtant un terreau d’écrivains. On peut citer Emmanuel Dongala, Wilfried N’Sondé, Maxime N’Debeka et bien d’autres. Mais nous restions muets et sourds aux cris de la jeunesse. Ce n’était plus supportable. Ce jeune compatriote m’a décidé.

Abdourahman A. Waberi Cette lettre est puissante et a déclenché un débat, en France et au Congo, où elle a provoqué des réactions grotesques de la part du régime. Ce qui a fait bouger les lignes et affaibli un peu plus cette dictature et sa fiction du discours officiel.

Que ce soit à Djibouti, au Congo ou dans d’autres dictatures africaines, il s’agit pour l’intellectuel africain de contrecarrer les fictions de ces régimes. Lorsque des intellectuels interviennent pour parasiter leurs messages, démystifier leurs mensonges, les dictateurs paniquent. Le fait qu’Alain, moi-même et d’autres existions, sans leur devoir quoi que ce soit, est un problème pour eux.

Lire aussi : Répression à huis clos au Congo-Brazzaville

Littérature et combat politique vont-ils toujours de pair ?

A. A. W. C’est ça ou rien. A Djibouti, au Centre culturel français, seul endroit où je pouvais m’exprimer, le simple fait de ne pas remercier [le président] Ismaïl Omar Guelleh avant de parler était un crime de lèse-majesté. Il faudrait, au XXIe siècle, faire allégeance et remercier le président de vivre, de manger, de parler, de penser. Ces dictateurs africains veulent éradiquer toute pensée libre.

« On est un peu des snipers de dictateurs » Abdourahman Waberi

« Plus on est silencieux, mieux la dictature se porte » Alain Mabanckou

Nous avons essayé de rester silencieux, de nous tenir loin de la politique qui est chronophage, et franchement pas très intéressante. Mais nous sommes interpellés par les jeunes restés au pays. Donc on fait ce qu’on peut. On est un peu des snipers de dictateurs.

A. M. En tant qu’écrivain, notre rôle, c’est de faire en sorte que les questions essentielles ne soient pas diluées pour permettre aux autocrates de prospérer. Car la durée de vie d’une dictature dépend de l’ampleur de notre silence. Plus on est silencieux, mieux la dictature se porte. Dès qu’on parle, qu’on décrit la situation, le dictateur se redresse, contre-attaque, car il ne comprend pas que la parole puisse être plus puissante que ses armes. D’où cette lettre à François Hollande.

Pourquoi s’être tourné vers l’ancienne puissance coloniale ?

A. M. A quoi bon écrire à Denis Sassou-Nguesso ? Il ne lirait pas. Il ne comprendrait pas. J’ai écrit une lettre au président d’un pays démocratique. C’est comme au billard : pour atteindre une boule, il faut parfois tirer à côté et jouer avec les bandes. Et puis, cette dictature qui me traite de « nègre de salon » ne dépend que de la France, premier partenaire économique et politique du Congo. Les derniers dictateurs d’Afrique vivent souvent de la nourriture de l’ancienne puissance coloniale.

A. A. W. Guelleh et Sassou appartiennent à un ancien monde. Celui de ces derniers pays africains soumis à la puissance politique et économique d’une France qui a changé. Les réseaux de la Françafrique ont nourri leur semblant de puissance. Or la Françafrique appartient aussi à l’ancien monde. Ces dictateurs anachroniques ne perçoivent pas les changements. Pour les atteindre, il semble inévitable de parler à leur maître.

Lire aussi : « Sassou », maître du Congo jusqu’en 2031 ?

A. M. Pour régler les problèmes du Congo, il faut discuter avec la France et avec le Congo. Avec les mamelles et le bébé en train de téter. Parler seulement avec le bébé n’apporte pas de solution. Et ce bébé est agacé de voir qu’un intellectuel a aussi accès à sa mamelle. Je vais d’ailleurs rencontrer le président François Hollande début juin.

Vous enseignez tous deux la littérature africaine dans des universités américaines. En quoi cet éloignement a-t-il nourri votre réflexion d’écrivain de langue française ?

A. A. W. Cela permet de prendre de la hauteur. Aux Etats-Unis, le rapport à l’Afrique est plus neutre. Il n’y a pas cette culpabilité coloniale ou ses réseaux comme en France. Penser l’Afrique de Washington permet aussi de réfléchir à la France et de se confronter à des postures exigeantes de la Maison Blanche, de la Banque mondiale, d’ONG… Cela donne plus de force, car on comprend plusieurs langages, plusieurs visions.

A. M. Ce sont les Etats-Unis qui ont fait qu’on puisse voir Waberi et Mabanckou. Inviter l’enseignement de la littérature africaine au Collège de France [Alain Mabanckou y dirige le cycle « Lettres noires : des ténèbres à la lumière » du 29 mars au 31 mai] a montré aux Français qu’ils ne peuvent pas saisir la littérature française s’ils ne comprennent pas ce que les Africains disent de l’Europe. Et cela se trouve dans le roman africain. La littérature négro-africaine, absente des programmes scolaires en France, ce n’est pas seulement Senghor et Césaire. Quid du sénégalais Boubacar Boris Diop, de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, du Guinéen Tierno Monénembo, de Fiston Mwanza Mujila du Congo-Kinshasa, du Mauritanien Mbarek Beyrouk ?

Lire aussi : Le « de Gaulle africain » était surtout un poète

Le dynamisme de la littérature africaine n’a pas vraiment d’écho en France. Or il y est parfois fait grand procès à l’Occident. Et c’est bien dommage que l’accusé tourne le dos. Car le jour où il sera de face, ce sera trop tard, il sera condamné !

Vos œuvres sont interdites dans vos pays. Pourtant, vous y êtes lus. Quels liens entretenez-vous avec vos lecteurs congolais et djiboutiens ?

A. A. W. Tout livre intéressant est très difficile à se procurer à Brazzaville ou à Djibouti.

A. M. On y trouve facilement les bouquins de Marc Levy, Guillaume Musso et Denis Sassou-Nguesso.

A. A. W. Que des textes subtils ! Dès qu’il y a un zeste de métaphore, d’allégorie et de pensée, le livre est interdit et devient un objet clandestin. Il circule sous le manteau ou se raconte oralement.

A. M. Ah ça oui, quand le gars dit qu’il a lu le livre et qu’il le raconte autour de lui, c’est magique ! Parfois, il ne l’a pas lu et improvise. Mais c’est beau.

A. A. W. Le livre devient vivant. Paradoxalement, si la dictature fait tout pour interdire les productions d’intellectuels africains, nous n’avons jamais été aussi médiatisés qu’aujourd’hui en France ou aux Etats-Unis. Lorsque [l’auteure nigériane] Chimamanda Ngozi Adichie donne une conférence dans une université prestigieuse, elle a droit à tous les égards.

Lire aussi : Le féminisme rayonnant de Chimamanda Ngozi Adichie

A. M. Lorsque je vivais au Congo, la lecture se méritait. Nous allions parfois dormir au Centre culturel français où l’on trouve notamment les livres de Waberi et les miens. Et ces livres circulent, les gens les emportent, les photocopient. Faute de lucidité, la dictature fabrique elle-même le prototype de l’homme qui peut la faire trembler. Car les écrivains engagés et leurs lecteurs la feront trembler un jour !

Quel effet cela fait-il d’écrire des récits qui se déroulent souvent dans vos pays, où vous êtes désormais interdits de séjour et menacés ?

A. A. W. Cela fait sept ans que je n’ai pas foulé le sol de Djibouti. La dernière fois, c’était sur invitation de l’Unesco. Comme au Congo, le pouvoir intimide, menace les écrivains libres. Mes proches restés au pays en font les frais. Le pouvoir a même initié une réunion pour que mon clan se dédise de moi. S’il m’arrive un pépin, mon clan, étant prévenu, ne réagira pas. J’ai dit à mon clan qu’il ne s’inquiète pas. Et je ne me considère pas comme membre d’un clan.

« C’est une vieille tradition de l’écrivain africain que de venir en appui des forces progressistes » Abdourahman Waberi

A. M. Comme Abdourahman, il y a une sorte de fatwa contre moi. Il paraît que je suis visé par une instruction pour « divulgation de fausses nouvelles et outrage à magistrat ». Le point positif, c’est que la justice travaille au Congo. J’attends de voir les poursuites contre Denis Christel Sassou-Nguesso, le fils du président, dont le nom figure dans les « Panama papers ». Mais aussi les autres affaires comme les « disparus du Beach », les détournements des revenus pétroliers par la famille du président, les « biens mal acquis »…

Lire aussi : « Panama papers » : comment le pétrole congolais s’évapore dans les paradis fiscaux

J’ai évoqué des périodes douloureuses du Congo comme la guerre civile des années 1990 dans Les Petit-Fils nègres de Vercingétorix (éd. Points, 2006). Il y a des critiques sociales dans nos livres, mais les dictateurs ne comprennent pas les paraboles. Donc on doit parfois leur faire des croquis niveau école élémentaire, comme cette lettre ouverte, qu’ils ont pu comprendre.

A. A. W. Les petites mains des dictatures chargées de lire nos livres se contentent de chercher les passages faisant allusion à la politique, à leur régime… Souvent, ils ne comprennent pas qu’un animal puisse être une incarnation de leur maître.

Je me souviens avoir croisé par hasard un premier ministre de Djibouti dans un aéroport : « J’ai aimé ton livre », me dit-il. Je lui demande à quel livre il fait allusion. Et il me répond : « Celui où tu parles d’Amérique et d’Afrique. » Comme ce livre, Aux Etats-Unis d’Afrique (éd. J.-C Lattès, 2005), ne parlait pas de Djibouti, il l’avait apprécié !

Lire aussi : « Disparus du Beach » de Brazzaville : les familles suspendues à la poursuite de l’instruction française

A. M. Ma lettre semble avoir donné de l’urticaire au ministre de la communication du Congo qui s’agite, me dénie la nationalité congolaise, m’accuse de ne pas payer mes impôts au Congo… Un monsieur triste et ignorant. Que cela lui plaise ou pas, je suis congolais. Et je suis le Congolais qui a fait connaître au monde entier la ville de Pointe-Noire, les tréfonds de ses quartiers et son histoire.

Cette « politique d’inimitié », comme le dirait Achille Mbembe, ne peut pas prospérer. Il va falloir parler à ces gens-là dépourvus de culture et de la base intellectuelle nécessaire pour débuter le dialogue. Mais comment discuter avec un régime dont le nouveau ministre de la culture [Léonidas Mottom, nommé le 30 avril] défraie déjà la chronique pornographique avec des images de ses ébats circulant sur le web ? C’est répugnant, humiliant pour le Congo. Mais ce « ministre du Kama-Sutra » n’a pas été limogé, tant le Congo de Denis Sassou-Nguesso a toujours méprisé la culture. Or c’est par la culture que ces Etats peuvent se sauver, enrayer les divisions ethniques, et inspirer la jeunesse.

Lire aussi : En Afrique, le printemps des dinosaures

Comment conciliez-vous écriture et engagement politique ?

A. A. W. C’est une vieille tradition de l’écrivain africain qui de venir en appui des forces progressistes. Le nigérian Wole Soyinka [prix Nobel de littérature en 1986] a passé vingt-deux mois en prison [entre 1967 et 1969] pour un appel au cessez-le-feu qui fut interprété par le pouvoir comme un soutien au mouvement rebelle du Biafra. L’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o a été emprisonné un an [en 1977] car il voulait faire du théâtre populaire en langue kikuyu, ce qui fut interprété comme une tentative de révolte paysanne… Quand la situation est bloquée, il faut alors un outsider, un esprit libre et indépendant.

« La jeunesse peut trouver dans la parole de l’écrivain une clé pour ouvrir la cage dans laquelle les dictatures enferment les gens » Alain Mabanckou

A. M. L’écrivain africain engagé ne peut pas être un simple spectateur qui regarde la tauromachie et prend le temps de peindre la couleur du sang car c’est excitant et que ça plaît au public. Ces dictatures nous considèrent toujours comme des amuseurs publics qui font des belles phrases. Mais ils ne mesurent pas que la parole de l’écrivain peut croiser les angoisses de la population. Et que la jeunesse peut trouver dans cette parole une clé pour ouvrir la cage dans laquelle les dictatures enferment les gens.

Ce n’est pas une simple posture. C’est une situation d’urgence. On ne voit pas comment s’en sortir sans dire à ces dictateurs ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ce qu’ils font subir à leur peuple. L’art n’a de liberté que si le territoire où il s’exerce ou d’où il provient respire la liberté. Or il n’y a pas de liberté à Djibouti, au Congo et dans d’autres pays d’Afrique. Donc s’indigner est une sorte d’allégorie. On ne le fait pas que pour ces deux pays. L’Afrique cherche à aller vers la modernité mais traîne encore des dinosaures usant d’armes, de violence, de treillis militaires pour se maintenir au pouvoir.

Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

A. A. W. La chance de la littérature africaine, c’est qu’elle est familiale. On peut s’asseoir sur les genoux de nos géants. J’ai rencontré Léopold Sédar Senghor lorsque j’étais étudiant, mais aussi Aimé Césaire et Bernard Dadié.

Lire aussi : Sony Labou Tansi dit tous les hommes

Alain a grandi en lisant des grandes plumes congolaises comme Sony Labou Tansi, Tchicaya U Tam’si et d’autres. Moi, je suis pétri des mots de l’écrivain somalien Nuruddin Farah, de l’Ethiopien Heruy Wolde Selassie, mais aussi de Senghor ou Cheikh Anta Diop. C’est notre nourriture intellectuelle.

« Nous nous revendiquons de ces intellectuels africains qui ont osé intervenir et peser sur les débats de société » Alain Mabanckou

Frantz Fanon nous a enseigné qu’il fallait faire au moins aussi bien que le colonisateur et se battre. L’écrivain africain est cofondateur de ce continent et a une tâche intellectuellement « himalayesque ». D’autres ont fini par abdiquer et mettre leur plume au service d’un dictateur, comme le Camerounais Ferdinand Oyono.

A. M. Nous sommes tous deux le produit d’une tradition littéraire de la contestation. Nous sommes les fils ou petits-fils de l’écrivain malien Yambo Ouologuem, du Camerounais Mongo Béti… Nous nous revendiquons de ces intellectuels africains qui ont osé intervenir et peser sur les débats de société. Nous sommes le résultat de ces géants de la littérature africaine qui est née avec la contestation de l’image de l’Africain dans la littérature coloniale. Désormais, ce n’est plus l’image caricaturale de la littérature coloniale que nous contestons. C’est l’image de l’Afrique que renvoient nos dictateurs que nous voudrions effacer. Pour mettre en avant une Afrique libre et éclairée.

LIRE LA SUITE : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/05/23/alain-mabanckou-la-duree-de-vie-d-une-dictature-depend-de-l-ampleur-de-notre-silence_4924633_3212.html#JeooOG7pMzoLOT53.99

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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 16:29
(France/Congo-Brazzaville) Du silence de François Hollande sur Sassou-Nguesso

Denis Sassou-Nguesso, président de la République du Congo, reçu par Francois Hollande à l'Elysée le 7 juillet 2015. (©Nicolas Messyasz/Sipa)

Lettre ouverte à François Hollande, par Alain Mabanckou.

Monsieur le Président,

Les Congolais de l’étranger et ceux qui luttent nuit et jour au pays ont constaté que vous observez un long silence quant à l’issue de l’élection présidentielle truquée qui s’est déroulée en mars dernier au Congo-Brazzaville et qui a injustement porté Denis Sassou-Nguesso au pouvoir. Il exerce un pouvoir sans partage depuis trois décennies avec son clan. La fraude l’aura une fois de plus emporté sur la transparence, et ceci aux yeux des nations prétendument démocratiques comme celle que vous dirigez par la volonté des Français. Le nom de mon pays d’origine est désormais inscrit en rouge sur le tableau noir du déshonneur des républiques bananières, à côté de la Corée du Nord. Pendant ce temps, Sassou-Nguesso et ses hommes de mains multiplient les arrestations arbitraires, allant jusqu’à cerner le domicile de l’opposant Jean-Marie Mokoko sans lui donner la possibilité de se ravitailler.

Faut-il rappeler, Monsieur le Président, que ces tyrans africains ont le plus souvent survécu grâce à la protection de la France, illustrant au passage combien ils ne peuvent vivre et prospérer sans l’assentiment de l’ancienne puissance coloniale? Ils ressemblent de ce fait à des ogres créés de toutes pièces par la France, et leur ultime couronnement passe par la montée des marches de l’Elysée et la poignée de main dont ils bénéficieraient du président de la République française. Cette dernière image, s’il arrivait qu’elle se concrétise sous votre règne, pourrait être celle qui ternirait irrémédiablement l’ensemble de votre quinquennat et ruinerait par voie de conséquence vos ambitions de solliciter un second mandat auprès du peuple français.

Congo. Les casseroles sanglantes et trébuchantes de Sassou Nguesso

Si Denis Sassou-Nguesso peut se réjouir pour l’heure d’avoir bâillonné le peuple congolais, de l’écraser continuellement selon les caprices de son pouvoir militaire, il demeurera à jamais un putschiste à la fois amer et frustré tant que la France ne lui accordera pas les applaudissements qu’il attend d’elle, dans la solitude d’un pouvoir dérobé au peuple devant une communauté internationale indifférente. Et c’est peut-être là que votre silence pourrait être interprété comme un assentiment: «Quand on refuse on dit non», nous rappelle le grand écrivain Ahmadou Kourouma. Vous n’avez pas dit non. Vous n’avez pas dit oui. Certes, j’aurais pu me réjouir de votre position actuelle, mais je crains qu’avec le temps elle ne se transforme en une validation implicite qui engraisserait les ambitions démesurées de cet autocrate au point de lui donner des habits neufs qui lui permettraient d’asseoir ce qu’il appelle de manière éhontée « la nouvelle République ».

Il vous reste donc, Monsieur le Président, à nous démontrer par une attitude claire et sans ambiguïté que la France n’est pas le sponsor officieux de ces personnages qui se trompent de siècle et de temps, et qui sont la cause directe de la régression du continent africain.

Je suis conscient que la France a des intérêts économiques au Congo-Brazzaville et que ceux-ci orientent forcément la politique africaine française. En même temps cette prééminence des intérêts économiques est le siège de l’hypocrisie qui a jusqu’alors pris en otage les peuples de mon continent. Faut-il enfin rappeler que ces mêmes Africains n’avaient pas hésité à sacrifier leur vie pour que la France soit ce qu’elle est aujourd’hui: un pays où seul le peuple et non un seul homme décide du destin de la Nation?

Monsieur le Président, nous autres «Noirs de France», quelles que soient nos origines ou nos nationalités, vous regardons. Et, vous le savez, nous sommes nombreux à voter en France et à contribuer à son destin. Il est évident que cette tragédie qui ennuage le Congo-Brazzaville sera dans nos esprits lorsque nous déposerons nos bulletins dans les urnes pour la prochaine élection présidentielle française. Il est encore temps de rendre au peuple congolais sa dignité, de dire clairement, comme les Américains, que la France ne reconnaît pas le pouvoir de Sassou-Nguesso issu d’un putsch électoral et que le gouvernement de façade qui «dirige» aujourd’hui le Congo est aussi illégitime que la mascarade électorale qui a porté son leader au pouvoir.

Alain Mabanckou

LIRE LA SUITE : http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20160510.OBS0114/du-silence-de-francois-hollande-sur-sassou-nguesso.html

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