Par David LONDI

La mauvaise gestion du pays se traduit par  le tarissement des ressources budgétaires qui précipite les pans entiers de l’économie dans une descente aux enfers laissant sur le carreau des milliers de Congolais , déstructurant tous les services éducatifs et sanitaires alors que notre pays a des atouts économiques formidables :   ressources naturelles abondantes (minerais, pétrole, bois) donnant un  PIB de 14,135 milliards au 122ème sur 248 devant le Gabon, la Syrie, l’Albanie, la Macédoine, les Bahamas, le Rwanda, la  Namibie, par exemple. Si cette richesse était équitablement répartie le congolais disposerait d’un PIB / habitant de 3073 $USD (2014) devant le Maroc, Nigeria, Vietnam, Philippines, Ghana, Kenya, Cameroun, Sénégal, etc.  Où peut donc passer toute cette richesse créée par les hausses des prix des matières premières, pétrole en tête, de la dernière décennie ?  Les infrastructures sont en-deçà de ce que l’on pourrait attendre d’un pays riche en ressources et dont le développement économique, même s’il repose sur l’exportation de cette richesse brute, est en pleine expansion : Transports, écoles, hôpitaux, tout manque et n’est pas à la hauteur des attentes de la population, dont la misère est indescriptible ; taux de mortalité infantile (57,92%), taux d’alphabétisation 79,31% (2015), IDH : Indice de Développement Humain (138ème rang) 0,592 / 1 (2015). A tout ceci viennent s’ajouter la non existence des politiques de gestion d’exode rural impactant directement l’urbanisation des grands centres urbains et le développement stratégique de l’ensemble du territoire national, amorcé par Massamba Débat pour fixer les populations, surtout jeunes, sur leur lieu de naissance et éviter ainsi l’engorgement des villes insalubres : Brazzaville : 1 716  728 habitants, Pointe-Noire : 1 063 054 habitants, Dolisie : 83 798 habitants pour une densité de 14 h / km2 sur une superficie de 341 821 km2, l’une des plus faibles d’Afrique. Sur le plan industriel et commercial, l’impact est encore plus frappant, jugez-en vous-mêmes :

Baker Huhes a perdu 85% de son personnel en l’espace de 4 mois ;

Halliburton a perdu 45% de son personnel ;

Schlumberger a perdu 47% de son personnel ;

WireGroup et Panalpina sont en train de fermer leurs protes ;

Weatherford a perdu 65% de son personnel ;

SPIE Congo a perdu 65% de son personnel ;

Niledutch est en pleine négociation de départ avec ses employés ;

MAERSK a perdu 20% de ses employés ;

RENCO a perdu 40% de ses employés ;

SICIM a perdu 40% de ses employés ;

MPD, Congo Mining, Magalloy, Exxaro ont fermé leurs portes

SCPE a fermé ses portes ;

MURPHY a fermé ses portes ;

SESI CONGO – SOCIETE D’ENTRETIEN ET DE SERVICES INDUSTRIELS a licencié plus de 30% de ses employés.

Tous les indicateurs économiques sont au rouge. Aujourd’hui, les banques (LCB Bank, BMCE, BGFI Bank, etc.) qui lui prêtaient avec une certaine complaisance ont peur d’éroder en totalité les dépôts de leurs clients, au risque de se faire tirer les oreilles par la COBAC, se rétractent devant une nouvelle sollicitude du boucher de Brazzaville. Sur congo-liberty, la position du FMI a été exposée et nous n’y reviendrons donc plus parce que ce n’est pas le propos principal de cet article. Comment en sommes-nous donc arrivés à une situation aussi désastreuse ? Quelle est la part du tribalisme politique dans cette banqueroute économique annoncée ?

Le Congo a des richesses énormes. Mais celles-ci sont peu ou mal redistribuées. Où peut donc passer toute cette richesse créée par les hausses des prix des matières premières, pétrole en tête, de la dernière décennie ?

Aujourd’hui les faits démontrent que le Congo est mal géré par un clan qui vit de collusion, de corruption, de concussion, d’enrichissement illicite et de gaspillage des ressources.  Des entrepreneurs véreux ont fleuri, issus tous du même clan : Christel Denis Sassou Nguesso, Maurice Nguesso, Pierre Oba, Jean-François Ndenguet pour ne citer que ceux-là. Ces messieurs ayant encaissé des milliards de FCFA en exploitant une activité entrepreneuriale rechignent à verser les droits de licenciement et s’affranchissant de toutes les règles économiques et administratives d’attribution des marchés publics et de la gestion des compétences. Ce pays qui possède des structures de formation dans tous les domaines a négligé la compétence des cadres nationaux tout simplement parce qu’ils ne venaient pas du clan. L’érection du Tribalisme en système de gouvernement d’où qu’il vienne a fatalement des impacts dans le développement économique et social d’un pays. Il est donc temps de s’y pencher sérieusement et d’en faire un élément de réflexion sous l’angle économique.

Le tribalisme au sens négatif (survalorisation de son identité propre, négation et rejet de l’autre) est connu pour être un obstacle à la démocratisation car contraire à la culture de l’acceptation de la différence d’autrui et de l’alternance pacifique du pouvoir. Mais ce tribalisme est aussi un obstacle au développement économique.

Comment ?

Le tribalisme nourrit le patronage dans la société s’éloignant ainsi de la méritocratie. Que ce soit pour un emploi ou un appel d’offres dans le secteur public et privé, ce qui compte n’est pas ce que l’on sait faire, mais celui que l’on connaît. Par conséquent, ce ne sont pas les plus compétents qui sont engagés et ce ne sont pas les entreprises les plus efficientes qui accèdent aux opportunités des affaires. Dès lors, plus que la compétence et l’efficacité, c’est l’origine ethnique ou régionale, la filiation  qui deviennent le critère de l’allocation des ressources. Autant dire un non sens économique parce que les ressources ne reçoivent pas leur meilleure valorisation, ouvrant la porte aux gaspillages et à la gabegie.

Cet accès aux ressources fondé sur l’identité sociale nourrit les ressentiments car ce patronage à base tribale ou ethnique conduit à l’exclusion politique et économique des compétences des autres tribus ou ethnies éloignées du cercle du pouvoir. Ainsi, dans un contexte de rareté de ressources et de méfiance généralisée, le tribalisme conduit chaque groupe à voter sur une base ethnique afin de placer leur représentant dans les rouages de l’appareil étatique. Ce faisant, ils vont tenter via leur représentant élu de capter les subventions, les nominations et les services publics pour les détourner vers leurs groupes au détriment du reste des autres factions. Il en découle une sorte de course effrénée à l’appropriation de l’État car c’est le seul moyen de contrôler les ressources publiques et de s’enrichir. D’où l’émergence d’une économie rentière fondée sur le patronage, le clientélisme et la corruption. Cette situation contribue aussi à généraliser l’incompétence parce que l’on trouve rarement l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. C’est ainsi que l’on retrouve à la tête des grandes entreprises stratégiques des incompétents qui précipitent l’économie dans les fonds abyssaux laissant sur le carreau des milliers de nos concitoyens.

Le tribalisme, en justifiant la fermeture des communautés les unes aux autres, limite les opportunités d’échange entre elles, ce qui rend la taille du marché restreinte. Cela réduit les débouchés pour les entrepreneurs et donc les opportunités d’investissement. Avec un marché à taille réduite, il n’est pas rentable d’investir en technologie et en innovation en raison des coûts fixes élevés. Ceux-ci ont besoin d’un volume de production conséquent pour être amortis, donc des  marchés plus grands afin de rentabiliser les investissements. C’est la raison pour laquelle les marchés domestiques africains demeurent exigus. Cette étroitesse des marchés, combinée à la fragmentation des économies africaines, constituent un réel obstacle au décollage économique de l’Afrique. En effet, comme l’a bien expliqué Adam Smith, l’origine du développement vient de l’accroissement de l’étendue du marché qui permet d’élever le degré de division du travail et de spécialisation – donc de productivité et in fine d’augmentation des revenus. Malheureusement, la fragmentation des économies africaines illustrée parfaitement par la faiblesse du commerce intra-africain qui est de 11,3%, contre 50% en Asie et 70% en UE, prive les entreprises africaines d’économies d’échelle permises par une taille plus étendue du marché. Cela trouve son origine dans le tribalisme qui empêche la consolidation de l’économie de marché.

Si celle-ci n’est pas développée en Afrique, c’est parce que  l’économie de marché est un grand réseau de relations anonymes. Or, par définition, le tribalisme limite les relations, en l’occurrence économiques, aux membres de la famille, du clan ou de la tribu. En instaurant une sorte de méfiance généralisée, le tribalisme empêche d’échanger avec les étrangers. Il empêche aussi de conclure des contrats avec les étrangers. La dynamique de densification des réseaux d’échange, de partenariats et d’association entre les différents acteurs économiques, s’en trouve dès lors limitée. D’ailleurs, si la plupart des entreprises en Afrique sont familiales et de petite taille c’est en raison de ce manque de confiance en autrui. Une méfiance qui est portée par ce tribalisme pénalisant la dynamique d’investissement dans les économies africaines car plusieurs projets sont abandonnés faute de pouvoir faire confiance à quelqu’un d’étranger.

Ces replis et isolement économiques nourris par le tribalisme expliquent la marginalisation économique de l’Afrique qui a raté le train de la mondialisation comparativement aux pays asiatiques par exemple. Ainsi, L’Afrique ne reçoit que 2% des IDE dans le monde et sa part dans le commerce mondial ne dépasse pas les 3%.

Si le tribalisme a été utilisé jadis par les colons pour garder leur mainmise sur les pays africains, depuis l’indépendance il a été instrumentalisé par les dirigeants africains aussi pour garder leur pouvoir selon le principe « diviser pour mieux régner ». Ainsi, le tribalisme a justifié le nationalisme et le chauvinisme, ce qui a fait le lit du protectionnisme. Au lieu de s’ouvrir et d’apprendre des autres, nos dirigeants nous ont enfermé dans des logiques réactionnaires de type « Nous contre eux », « nous devons faire tout nous mêmes », « nous n’avons pas besoin des autres ». Cela s’est traduit par de mauvaises stratégies et politiques de développement : l’auto-suffisance, la substitution aux importations, les industries industrialisantes, etc. Des politiques qui n’ont fait au final que consolider la dépendance économique de l’Afrique, exacerber la pauvreté et creuser les inégalités, poussant les africains à se réfugier dans un tribalisme protecteur. Un véritable cercle vicieux !

Maintenant, ce n’est qu’en dépassant la voie étroite du tribalisme que nous serions en mesure d’offrir plus d’opportunités de créer de la richesse et des emplois. La reconstitution d’un grand marché africain boostera non seulement nos investisseurs, mais surtout offrira aux dirigeants africains un plus grand pouvoir de négociation lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts de leurs pays. C’est cela qui a permis à la Chine de s’imposer comme la seconde puissance économique mondiale, et non pas de simples slogans creux de chauvinisme et de sectarisme qu’ils soient à base religieuse, nationaliste, ethnique ou tribale.

Arrêtons de nous décharger systématiquement sur la France ou les pays occidentaux quand nous créons, nous-mêmes, les conditions qui  nous maintiennent dans un sous-développement chronique. Nous tolérons à la tête de nos états une classe d’assoiffés du pouvoir qui ont fait du tribalisme politique leur fonds de commerce. Cette nouvelle classe interéthnique allant de Sassou à Kolélas en passant par Tsaty et Dzon constitue autant de béquilles qui vont tenir ce pouvoir encore debout. Il est temps de considérer maintenant que le Tribalisme politique est le tremplin de chacun d’entre eux pour arriver aux responsabilités dans le pays ou pour jouir des largesses économiques et sociales de celui-ci. Toute la violence sociale et économique qui se déchaîne dans le pays n’est destinée qu’à la préservation des intérêts des uns et des autres. Aucun d’eux n’a intérêt à ce que ce système disparaisse du haut de leurs partis éthnocentrés, c’est leur Graal et le peuple trinque. Mais pour combien de temps encore ? Nous devons résister. Résister, c’est le début de la victoire, a déclaré Adolf Pérez Esquivel. C’est effectivement le début d’une grande transition à l’aube du XXIe siècle, de sujets soumis à citoyens, de spectateurs impassibles à acteurs. La résistance civile pour vaincre l’oppression, l’imposition, la violence de l’indiscutable… De la peur et la résignation à l’action résolue. Nous avons ce devoir de dénoncer cet état de faits pour chasser cette classe confortablement installée sur la misère du peuple du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Nous devons déciller les yeux du peuple pour qu’il se mobilise et les dégage tous, comme le dit Mélenchon !

Par David LONDI

Sources : Dr. Hicham El Moussaoui, Maître de conférences en économie à l’université Sultan Moulay Slimane (Maroc) – 2 avril 2014

Congo-Brazzaville : Les effets de la mauvaise gestion politique et économique (Jean-Claude Beri et Elie Smith (Lettre du Congo-mfoa))

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