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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 18:33
(Congo-Brazzaville) Quand pour survivre il faut le péril

MAVOUNGOU PAMBOU

Au beau milieu de l’aprè-midi, alors que les rayons de soleil dardaient moyennement, une tempête se leva soudain dans un ciel serein. En conséquence, les vagues commencèrent à grossir de manière fulgurante. Au village, un vent d’une violence inouïe sécoua les arbres. Une nuée de feuilles mortes accompagnée de poussière s’éleva dans l’air. Les cocotiers et palmiers centenaires, soumis à rude épreuve, oscillaient dangereusement au dessus des cases au rythme du vent, mais celui-ci était loin d’avoir raison d’eux, en dépit de sa violence. Ces arbres étaient d’une résistance remarquable, sinon légendaire. De l’Est, du côté du Mayombe, vint un nuage qui assombrit subitement Bwali. Un éclair fulgurant lézarda le ciel, illuminant ainsi la cité d’une lumière éblouissante. La seconde d’après, un grondement de tonnerre proche et assourdissant tonna. L’onde de choc fit tout vibrer au passage. Des poules effrayées, ayant trouvé refuge sous l’auvent des cases et pressentant le danger, caquetèrent instinctivement sur le coup.

Dans la forêt, les animaux pris de peur panique, couraient ça et là à la recherche d’un fourré où se blottir. Le pépiement des oiseaux s’était interrompu net, les singes s’étaient tus. On entendait plus que le hululement de la bourrasque dans son sillage à travers le feuillage. En maints endroits, des arbres cédaient du fait de la violence subie. Ce déchaînement intempestif des éléments était d’autant périlleux que les femmes dans les champs interrompirent les travaux et se hâtèrent de rallier le village.

A quelques encablures de là, en mer, la situation était intenable, car la tempête avait déclenché une houle. L’effet du vent impétueux avait fait perdre à la mer sa sérénité relative. Celle-ci prenait davantage du volume en se hérissant d’une multitude de mamelons mouvants, accentuant ainsi le roulis et le tangage. Pour les deux hommes, la partie de pêche démarée le matin leur avait rapporté quatres grosses prises : un tarpon, un barracuda, un merou et une carpe rouge. Quand le temps dégénèra, ils étaient aux prises avec un requin blanc de grand calibre que Bianiefa venait de harponner. D’ordinaire, la capture de ce poisson au comportement délicat et imprévisible se fait souvent la nuit, mais l’étoile de ces hommes fut telle qu’ils en ferrèrent un en plein jour. Le squale, des profondeurs abyssales, se débattait au bout du harpon à la corde duquel s’étaient fermement agrippés les deux hommes, après avoir donné du mou par moment, du fait des à-coups de l’animal. Ainsi, par intermittence ils effectuaient une traction suivie d’une pause. Il arrivait aussi que la traction inverse exercée par le requin traîne la barque sur une certaine distance. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils avaient affaire à un poisson manifestement combatif, doté d’une défense peu commune, s’avouant difficilement vaincu et qui du reste procura une forte impression aux hommes. La lutte fut âpre entre ce poisson à l’identité particulière et les pêcheurs. Cette pêche au requin fut particulièrement éprouvante. Aussi, non seulement les mains s’en ressentirent tant la douleur était lancinante, mais ils en furent presque éreintés.

Mais leur tâche fut rendue plus pénible à cause du vent turbulent et des lames de fond qui grossissaient de plus en plus au fil des minutes, faisant tanguer dangereusement et sans cesse le frèle esquif. Ce qui malgré tout n’entama guère la hardiesse des hommes. Lors d’une ultime traction ils se rendirent compte que le requin n’opposait presque plus de résistance. Il devait avoir perdu beaucoup de sang et fut cependant gagné par la fatigue. Le poisson réapparu à la surface dans un tourbillon, à quelques dizaines de mètres. Quand il fut près de la barque, le redoutable squale paru ménaçant: de ses puissantes mâchoires il déploya machinalement des dents acérées à tout vent. Sa queue, frétillant nerveusement, battait l’eau, éclaboussant ainsi les deux hommes. Bivuda lui assena un coup de massue sur la tête, alors que Bianiefa tenait fermement la lance dont la pointe comportait une double entailles dont l’autre partie formait un crochet ; laquelle lance avait transpercé le flanc de l’animal au niveau des branchies. Il s’immobilisa net. Les hommes le hissèrent non sans difficulté dans la barque, car il était de loin le plus gros poisson de leur partie de pêche et surtout d’un poids considérable. Ils regroupèrent tous les poissons au milieu de la pirogue, rangèrent les cordes et les lances, et entreprirent de regagner la terre.

Le déchaînement des éléments était tel que les deux hommes devaient redoubler de vigilance et se montrer attentifs aux mouvements à effectuer, car la moindre négligence pouvait s’avérer fatale pour eux. Mais, en dépit de toutes ces précautions, ils subissaient de plein fouet la furie des vagues. Aussi la barque, considérablement alourdie par le poids des poissons, se mouvait péniblement. De manière permanente, elle chevauchait une crête à l’autre tout en piquant du nez, surfant vers des creux abrupts tel un bolide. La récurrence de ces vagues, qui avaient démesurément grossi, induisait un rythme quasiment infernal. La barque était sécouée dans tous les sens. Ces incessants assauts des vagues étaient une véritable terreur digne à flanquer l’effroi, du moins à délencher le mal de mer à plus d’un. Mais les deux hommes, habitués qu’ils étaient à ces démentielles trépidations, démeurèrent étonnamment froids devant le danger. Il n’en demeure cependant pas moins vrai que flirter avec le péril ne manque pas de générer de la peur, mais il fallait la réprimer, afin de donner libre cours à l’entrain et surtout au courage.

Un rouleau d’amplitude singulière se profila soudain derrière eux. La pirogue fut soulevée à une hauteur telle qu’en amorçant la dénivellation elle se retrouva presque en biais par rapport à sa trajectoire. Bianiefa alors qu’il tentait de la redresser d’un vif coup de pagaie, l’eau déferlant de la crête buta voilemment contre le flanc de la barque qui donna dangereusement du gîte. Et une bonne quantité d’eau s’y engoufra. Le choc déséquilibra l’embarcation. La brutale sécousse fit arracher presque simultanément un juron à chacun des hommes.

-a a a bàkúlúé ! “Mes ancêtres !” Lança Bianiefa.

-tátà ándì ! “Mon père !” Hurla Bivuda en écho.

En fait, ceci n’était qu’une façon, en ce moment critique où ils côtoyaient la mort, de solliciter les ancêtres afin qu’ils interviennent pour conjurer le mauvais sort qui planait sur eux. Face à cette terrible situation, les hommes demeuraient inébranlables quant à leur foi en la capacité protectrice et salavatrice des divinités et mânes. Ils avaient également intériorisé le fait qu’on ne transige pas avec les forces de la nature instilant le mal. Aussi étaient-ils résolus à faire preuve de dépassement de soi, allant jusqu’à braver farouchement les éléments.

Bivuda, précipité, manqua in extremis de passer par dessus bord. Il s’affala sur le ventre vers la proue en s’aggripant instinctivement à l’un des flancs de la pirogue d’une main ; la pagaie qu’il eut le reflexe de ne pas lâcher se trouvant dans l’autre. Bianiefa chut sur son séant dans la barque même, mais sans le moins du monde avoir perdu le contrôle de celle-ci. Bivuda, après s’être redressé, s’accroupit et écopa l’eau avant de se remettre à ramer. Partout, les vagues ourlées d’écume déployaient leur incessant et sinistre ballet.

Lorsqu’ils furent à quelques kilomètres de la côte, il se mit à pleuvoir. La pluie tomba drue, tout en rafraîchissant considérablement le temps. Ce qui eût pour effet d’exacerber une situation déjà extrêmement tragique. Comme pour dire qu’un malheur n’arrive jamais seul. Par conséquent, Bivuda devait presque en permanence, écoper l’eau de la pirogue entre quelques coups de rame. Ce surcroît de peine lui fit arracher une exclamation :

nzííngù cíkúúmbù yínnwáánà ábù tí n’káámbà sélééngù.

“Je me bats avec un léopard, c’est alors qu’apparaît une meute de magnans!”

Comme pour dire jamais un sans deux. Ceci était le cri de l’homme face à ce qu’il considérait comme une injustice des plus incompréhensibles et intolérables. Devant cette mésaventure infernale, générée par une perturbation tous azimuts des éléments, ne pouvaient-ils pas croire que la nature s’acharnait contre eux? Il fallait à la fois lutter contre un vent impétueux, une pluie torrentielle, des vagues à vous flanquer le vertige et un froid à vous laisser transi en vous sapant en même temps le moral. Et ceci se comprend bien quand on sait que les hommes n’avaient rien comme vêtement au dessus du nombril. De manière générale, au Loango la tenue vestimentaire des hommes n’était constituée que d’un kilt quand ce n’était qu’un simple pagne en raphia ceind autour de la taille et couvrant essentiellement la partie inférieure du corps.

En fait, la situation telle qu’elle se présentait, il était bien évidemment question de vie ou de mort. Les hommes en avaient la pleine mesure. Pour eux l’épreuve était d’envergure. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils firent preuve d’un sang froid sinon étonnant, du moins déroutant. Leur intrépidité ne fut, par conséquent, ébranlée en rien. La farouche volonté de vaincre et l’esprit de survie dont ils arborèrent leur permirent de braver les éléments et d’être à la hauteur de l’adversité, mieux ils se surpassèrent dans cette épreuve. Une telle attitude illustre à souhait la devise :

líbà lí nsítù líyúkà yí mbáásù.

“Le palmier de brousse est habitué au feu.”

On comprendra que cet arbre, contre toute attente, survit à la redoutable et périlleuse épreuve du feu de brousse qui dévaste tout sur son passage. Mais ce qui est frappant dans l’histoire, c’est qu’après s’être tiré à bon compte d’une situation, qui autrement se serait avérée fatale pour lui, le palmier, arbre providentiel quant à la civilisation considérée, continue à pourvoir aux besoins vitaux des hommes. Cette expression est manifestement une mise en exergue d’une philosophie existentialiste selon laquelle: la souffrance constitue sinon un tremplin, du moins un terreau sans lequel le devenir, l’avenir ne saurait s’élaborer. En somme, la vie est souffrance. L’acceptation de celle-ci constitue une condition sine qua non de l’aboutissement des projets que l’homme s’assigne dans la vie et de son ascenssion ou de sa promotion sociale. Vue sous cet angle, l’adversité ne saurait être perçue comme une fatalité encore moins comme une mauvaise chose en soi.

L’accostage était une ultime épreuve. Il fut rendu d’autant plus redoutable et dangereuse qu’il y avait une marée haute ponctuée d’une houle. Des rouleaux écumants particulièrement rapprochées les unes des autres se succédaient et allaient se fracasser à proximité de la plage dans un grondement assourdissant. Ici, en tous temps les pêcheurs doivent savoir jouer sur le registre de la patience et surtout être davantage sur le qui-vive, car la moindre inattention peut entraîner des conséquences graves. Ce qui renvoie à l’image d’une calebasse pleine d’un liquide précieux qui se brise en arrivant sur le seuil de la case. Malgré tout, les deux hommes, ayant mis leur ingéniosité et leur expertise à contribution, parvinrent à gérer la situation à bon escient et finirent par accoster. La vague déferlante sur laquelle ils firent surfer la barque jusqu’au rivage ne manqua tout de même pas de l’innonder d’eau. En somme, de cette partie de pêche pour le moins périlleuse, on retiendra une chose essentielle: des hommes à l’âme batailleuse survécurent à la furie des éléments. Des miraculés, on aurait dit, sans nulle doute.

Quelques voisins, qui s’inquiétèrent de leur sort, vinrent à leur rencontre, en dépit du temps qu’il faisait, leur prétèrent main forte à vider l’eau de la barque, qu’ils allèrent par la suite placer plus loin sur la plage à l’abri des flots. Le gros requin blanc, poisson de choix à la chair savoureuse, fut mis en quartiers sur place afin de faciliter son transport. Le groupe d’hommes, chacun avec un fardeau de poissons emballés dans des palmes de rônier, prit le chemin de retour pour Bwali sous une pluie battante.

Extait de : Kamangu, le roi thaumaturge (à paraître 2014).

René Mavoungou Pambou

N’tu mbali syalulu wutama Lwangu

“Le libre penseur qui déclame Loango”

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René Mavoungou-Pangou - dans Congo-Brazzaville Sassou Nguesso PCT

Economie

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